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  • Lignes de fuite : quand l’art devient agencement collectif à Paris 8

    Il existe deux manières de penser l’art.

    La première est la plus familière : l’œuvre est un objet. Un tableau, une sculpture, une installation. Quelque chose que l’on regarde. La seconde est plus rare : l’œuvre n’est plus un objet, mais un agencement. Un ensemble de relations, de gestes, de transformations.

    Dans ce cas, l’art ne consiste plus à produire des formes figées. Il consiste à produire des devenirs.

    C’est précisément ce type d’expérience qui s’est produit à l’Université Paris 8, lorsque les artistes chinois Lin Jiangquan et Zeng Dongping (LAM & Cherry) sont venus présenter deux livres que j’ai choisi de publier en France : Architecture de la poésie et Correspondance(s).

    Mais très vite, la situation a cessé d’être une simple présentation éditoriale. Elle est devenue autre chose. Un agencement.

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    La poésie comme machine spatiale

    Le premier livre, Architecture de la poésie, propose une intuition singulière : la poésie n’est pas seulement un langage, elle est une construction spatiale. Les vers ne sont plus de simples lignes.

    Ils deviennent des structures, des vecteurs, des trajectoires. Lire un poème, dans cette perspective, revient à circuler dans un espace.

    Cette idée résonne fortement avec certaines intuitions deleuziennes : le langage n’est pas un système clos de significations. Il est une machine de production de sens, un dispositif capable de faire émerger de nouvelles perceptions. La poésie devient alors une forme d’architecture mobile. Un espace qui ne cesse de se recomposer.

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    Défaire l’œuvre

    À Paris 8, les artistes ont choisi de commencer par un geste simple mais radical : défaire l’œuvre. Une peinture a été découpée en fragments et distribuée aux étudiants. Chaque fragment devenait un territoire d’intervention : écrire, signer, transformer.

    Puis les fragments ont été recomposés. Mais l’œuvre n’était plus la même.

    Elle n’appartenait plus à un auteur unique. Elle était devenue multiplicité.

    Dans Mille Plateaux, Deleuze et Guattari écrivent que la multiplicité n’est pas une collection d’éléments, mais un système de relations en transformation. C’est exactement ce qui s’est produit dans cette salle de classe.

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    La salle de classe comme agencement

    Traditionnellement, la salle de classe fonctionne comme un dispositif très structuré : un professeur, un savoir, des étudiants.

    LAM & Cherry ont perturbé cet agencement. Pendant quelques heures, la salle de cours s’est transformée en machine artistique collective. Les étudiants n’étaient plus seulement des récepteurs de savoir. Ils devenaient des opérateurs. Ils modifiaient l’œuvre. Ils modifiaient la situation. Ils modifiaient aussi, peut-être, leur propre position dans le dispositif universitaire.

    Dans le vocabulaire deleuzien, on pourrait dire que la salle de classe a cessé d’être un espace institutionnel stable pour devenir un agencement en mouvement.

     

    Lignes de fuite

    Dans toute structure sociale, il existe des forces de stabilisation. Mais il existe aussi ce que Deleuze appelle des lignes de fuite. Une ligne de fuite n’est pas une fuite au sens de la désertion. C’est un mouvement de transformation.

    Un moment où un système cesse de fonctionner comme prévu et ouvre d’autres possibilités. L’expérience artistique à Paris 8 a produit ce type de déplacement. Pendant quelques heures, l’université n’était plus seulement une institution. Elle devenait un espace expérimental.

    Un lieu où la création et la pensée pouvaient circuler autrement.

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    La sculpture sociale revisitée

    Cette expérience peut aussi être rapprochée d’une idée formulée par Joseph Beuys : celle de la sculpture sociale. Selon Beuys, la société elle-même peut être comprise comme une œuvre collective façonnée par l’action humaine. LAM & Cherry prolongent cette intuition, mais dans un monde profondément transformé par les réseaux et les flux d’information. Dans ce contexte, l’œuvre ne se limite plus à un objet matériel.

    Elle devient un champ d’interactions. Une configuration temporaire de gestes, de paroles et de relations.

    Devenir collectif

    À la fin de la séance, plusieurs étudiants ont décrit l’expérience avec des mots inattendus : « vivant », « étrange », « libérateur ». Ces mots ne décrivent pas seulement une œuvre.

    Ils décrivent un processus de transformation.

    Dans Mille Plateaux, Deleuze et Guattari insistent sur le fait que le devenir n’est jamais individuel. Il est toujours collectif. On ne devient pas seul. On devient avec. Avec des situations. Avec des rencontres. Avec des événements.

    Pendant quelques heures, la salle de classe est devenue ce type de territoire. Un espace où quelque chose pouvait advenir.

    Ce que peut encore l’art

    Nous vivons dans une époque saturée de représentations. Images, discours, opinions circulent en permanence. Mais cette profusion produit rarement des expériences. L’art, lorsqu’il devient agencement, peut encore produire quelque chose de différent : des intensités. Des moments où les relations changent.

    Où les positions se déplacent. Où une situation ordinaire devient autre chose.

    C’est peut-être là que réside aujourd’hui la force de certaines pratiques artistiques : non pas dans les objets qu’elles produisent, mais dans les situations qu’elles rendent possibles.

    Et parfois, il suffit d’un geste très simple : couper une peinture en fragments et la confier à quarante-cinq étudiants. Car à cet instant précis, l’œuvre cesse d’être un objet. Elle devient un devenir collectif.