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  • Je suis le Corps-Soleil

    Patrick Bonjour, Sébastien Quagebeur, Route la soie - éditions, livre, poésie, dessins, illustrations, art

    Savez-vous ce qu'est le corps-soleil ? Un lieu ? Une mythologie ? Et de loin en loin, le bruit d'écume, nous fait sentir la vie, ses couleurs, ses métissages. Nous sommes en bonne compagnie, avec cet ouvrage. Les mots sont ceux de Sébastien Quagebeur, les dessins ceux de Patrick Bonjour

    Nous circulons dans le temps du bleu, de l'ocre... C'est la douceur d'un été, la promesse d'une caresse. Nous entrons en musicalité douce :

    "éblouis-moi

    de tes accords désenchantés

    Piano sans couleur qui traîne dans un troquet"

    C'est un poème parmi les dessins. Ou bien un dessin parmi les poèmes. J'aime les mots de Sébastien Quagebeur, légers, doux comme une saveur d'écume. D'une justesse à éblouir Victor Hugo. Par instant, sauvages comme la cote rocheuse qu'ils décrivent. Écorchures d'un présent, d'une translation, d'une médiation, d'une rive à l'autre.

    C'est bien de Marseille dont nous parlons. Cette ville aux mille soleils, aux nuits sans sommeil. Cette ville qui vibre au rythme des vagues et des haltes de navires. Cette ville aux mille vies. Nous allons dans les calanques. Nous sommes accrochés à la roche. Nudité d'une femme. Est-ce une sirène ? Un mythe bleu ? 

    "J'aperçois le rivage,

    étendu

    je flotte et je glisse

    surface miracle de vie"

    Patrick Bonjour, Sébastien Quagebeur, Route la soie - éditions, livre, poésie, dessins, illustrations, art

    Ce livre est une inspiration, une respiration. J'ai aimé m'y plonger, le faire, le défaire, le fabriquer. C'est un peu comme enlacer une personne que l'on aime. Il y a quelque chose qui se met à l'unisson. Serait-ce une joie ? Une suspension ? Une éternité flotte...

    Dans ce livre, nous mêlons notre respiration à celle des auteurs. Nous jouons des rêves, des arts. Ici un ciel. Ici une bouche. Ici un trait. Là une étoile. Encore là des pointillés. Serait-ce un baiser ?

    Dans cet ouvrage, dans cette oeuvre, je m'y jette pour respirer. Oxygène conservé d'une bouteille à la mer. Sable de lune ou bien de méduses. J'ai soif des couleurs de ce livre, portées par les mots ou les traits devenus si doux que la vie devient belle. La vie est art... La vie un poème... Ainsi je deviens le corps-soleil...

  • Jean-Louis Bonafos : sculpteur des imaginaires

    IMG_6130.pngÉcrire est, avant tout, une musique retrouvée. Un son qui confirme les mots volants dans l'écume de mon esprit. Et puis il y a les images. Ces images fortes qui viennent frapper ma conscience, ma mémoire... Sensation instantanée.

    C'était un matin tôt, la rue de la Révolution était baignée de cette lumière d'automne encore chaude de l'été. Je revenais de ce lointain désert du Taklamakan. J'avais ce sentiment d'apaisement d'une rue calme, sans désordre que celui des couleurs et des silences majestueux. Arrivée au niveau de la Galerie de la Main de fer (ou Can Cago), les habitués savent qu'ils entrent en territoire imaginaire. Territoire d'art. Lieu de remise à plat du présent, des futurs. Une myriade de couleurs s'attardent pour saluer l'espace des passages. Semelles de vent.

    C'est ce matin là. Précisément, au moment de cette lumière, les barques enchevêtrées de Jean-Louis Bonafos sont apparues. Sont-elles échouées ? Quelle écume rencontrent-elles, a-t-elle pu les faire chavirer ? Sont-elles parties en Sardane ? Bateaux bleutés, chavirés, suspendus. Était-ce leur immensité ? Était-ce leur couleur ? Était-ce, ce silence qui précède la foule et ses bruits ? 

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    Et ce poème de Jacques Prévert qui revient : 

    "L'amiral Larima
    Larima quoi
    la rime à rien
    l'amiral Larima
    l'amiral rien."  

    (Paroles, 1945)

    Partir en mots, en recherche, en imaginaire... Laissez-vous porter par les légendes que vous racontera Jean-Louis Bonafos. Maître des lieux, coeur ouvert sur les arts. Il n'y a pas de rue de la Révolution sans Jean-Louis. S'il vous arrête pour un café à sa table des arts, ne fuyez pas, rangez votre timidité et savourez cette suspension. 

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    Nappe bleue, mais souvent rouge. Toujours à carreaux et toujours avec des délices venues de toute part. Entrez dans ce monde, laissez-vous entraîner... Un peu comme la journaliste Edith Atlas de France Bleue en 2018.

    Toujours en blouse, en tenue d'atelier ou d'artiste, vous découvrirez Jean-Louis. Au-delà du personnage qui vous livrera sa recette des haricots à l'ail, il y a l'artiste. Un immense artiste qui sculpte le fer pour lui donner les formes combatives. 

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    Samouraï protecteur, défenseur des rêves. Il fend l'armée des ombres, à hauteur d'homme. Équilibre fragile entre le vent et ses musicalités. La tramontane ne peut le faire valser. Il tient face aux désordres.

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    Comme dans ce poème de José-Maria de Heredia (le Samouraï) : 

    "Ce beau guerrier vêtu de lames et de plaques,
    Sous le bronze, la soie et les brillantes laques,
    Semble un crustacé noir ; gigantesque et vermeil."

    Sculpteur des démesures. Jean-Louis a créé des oeuvres pour des maisons entières qui s'ouvrent ainsi sur la puissance du fer, la maîtrise du feu, la force des contorsions. 

    Ne vous fiez pas à cette entrée en matière. Le feu, la forge, la fusion, il faut se brûler les ailes pour comprendre la démesure de cet art. La sculpture du fer ou la force de la matière. Il y a du volcanique dans l'esprit de l'artiste, de la matière en fusion à laquelle il faut donner un corps, une forme d'expression... Et quelle serait la figure mythique à questionner ? En fer, en coups de marteau pour tordre ses rêves ? Dans la pénombre apparaît, fatigué par tant de siècles d'utopies...

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    Sur son fidèle destrier, le monde à ses pieds... Don Quichotte (rappelez-vous du titre original de l'oeuvre de Miguel de Cervantes El ingenioso hidalgo don Quixote de la Mancha). L'ingénieux a traversé les siècles pour venir jusqu'à nous. Forgé, sculpté, dépoussiéré par Jean-Louis Bonafos. Il n'est plus simplement un mythe... Il est parmi nous.

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    Il vient des lointains souvenirs de nos lectures, ou de nos jeux d'enfance. Don Quichotte à la fois ri et admiré. Oublié et pourtant si présent. Et tant de justes maximes nous reviennent en mémoire : "qui s’attache à un mauvais arbre reçoit mauvais ombre, et qui se met à l'abri sous la feuille se mouille deux fois, et qui se couche avec des chiens se lève avec des puces. Quelque petit que je sois, je tiens mon rang dans le monde ; chaque fourmi a sa colère ; chaque cheveu fait son ombre sur la terre, et chaque coq chante sur son fumier".

    art,jean-louis bonafos,sculpture,perpignan,révolutionParfois en "habit de lumières" comme pour nous tendre un miroir, et nous réveiller de nos endormissements... Don Quichotte trône, regarde la rue de la Révolution. Nous rappelant que nous devrions nous mouiller un peu plus pour nos rêves... "Il n’existe pas de joie comparable à celle de retrouver sa liberté perdue."

    Sur un air de Karl Jenkins me revient cet autre passage tellement criant de notre actualité "Maintenant que je suis sûr que personne ne nous écoute en cachette, je vais pouvoir répondre sans aucune difficulté à ces questions, madame, et à toutes celles que vous voudrez me poser. Je tiens à dire tout d'abord que mon maître don Quichotte est fou à lier, bien qu'il lui arrive de raconter de ces choses qui, à mon avis, et de l'avis de tous ceux qui l'écoutent, sont tellement sensées et tellement bien amenées que Satan en personne ne ferait pas mieux. Et pourtant, moi je suis sûr qu'il a complètement perdu l'esprit. Et comme on ne me l'ôtera pas de la cervelle, je n'hésite pas à lui faire croire des choses qui n'ont ni queue ni tête". 

    Don Quichotte un personnage central de l'oeuvre de Jean-Louis Bonafos, sans doute même le moteur de son regard sur le monde. Mais il n'en demeure pas moins en lien avec l'actualité et notamment celle du photo-journalisme (Visa pour l'image).... Pourquoi regarder le monde ? Pourquoi créer tant d'images ? Pour dire quoi ? "Que voulez-vous dire du monde vous qui l'habitez ?" semble nous dire l'artiste... Puis, en malice, il pourrait vous lancer : "êtes-vous sûr d'avoir compris ?" 

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    Et compris quoi ? Regardez-vous, vous-même ! Au milieu de tout regard, il y a la subjectivité d'un individu... Qui donc êtes-vous ? Vous qui, au milieu du monde, croyez saisir l'instant ? L'instant de quelque chose ? de quoi ? Décortiquez... Enlevez chaque appareil, chaque objectif... Revenez au coeur du sujet : les impressions de sensation, les désordres... pouvons-nous être objectifs dans un monde en mouvement ? L'impermanence peut-elle se saisir, se figer ? 

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    En creux, il y a du Epictète dans l'oeuvre de Jean-Louis Bonafos : “ne sais-tu pas que la source de toutes les misères de l’homme, ce n’est pas la mort, mais la crainte de la mort ?”...

    Passez au coeur de la rue de la révolution, vous y découvrirez les oeuvres à ciel ouvert de Jean-Louis Bonafos, mais aussi de Roxanne (dont j'ai parlé dans un précédent article). Avant ou après les avoir rencontrer, entrer dans la Galerie Can Cago...

    Et surtout, été, comme hiver, en passant, ou en repassant, par la rue des Arts (si bien nommée rue de la Révolution), n'oubliez pas les mots de Cervantes "Garde toujours dans ta main la main de l'enfant que tu as été".

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    Pour plus de renseignements : 

    Galerie Can Cago

    2 rue de la révolution française
    66000 Perpignan
    Ouvert du lundi au samedi de 9h30 à 19h
    Mail: Can.cago.66@gmail.com
  • Les sculptures de Roxanne

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    "Soyez simple avec art" écrivait Boileau (dans son Art poétique). En cheminant, vos pas, vous conduiront, sans doute, à la rue de la Révolution, à Perpignan. Une rue qui chemine entre les couleurs des arts, des appartenances, des lumières, des musiques. Si vous avancez un peu plus, vous rencontrez les silhouettes allongées, étirées comme des lumières d'ombres, de la sculptrice Roxanne.

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    Murmures des songes, illuminations des rêves, vous y rencontrerez des "promeneurs de lune", des "joueurs de soleil", des mélodies d'innocence.

    Si vous l'interrogez sur son travail, elle vous confiera qu'elle n'avait "jamais envisagé, avant que le hasard n’en décide autrement, la sculpture comme moyen d’expression". Cette histoire naît avec la rencontre de son voisin, un immense artiste, un "artiste Don Quichottesque" Jean-Louis Bonafos (nous reviendrons sur cette figure dans un autre article). Il aura suffit de l'audace de Jean-Louis et d'un "petit morceau de glaise" pour que le chemin de vie de Roxanne emprunte celui des arts...

    De la glaise, Roxanne, vous le dira "c'est une matière dont je ne savais alors pas grand-chose, sauf qu’elle était mystérieuse et belle"... Le choc de la matière, la danse fragile des éléments, font émerger des visages, des corps... 

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    Par instant, en contemplant, ses sculptures,  on a envie de relire du Pirandello, lui qui affirmait "l'art venge la vie". Il y a de la douceur, une immense fragilité, une rêverie infinie dans ce travail de sculpture.

    Roxanne sculpte la vie. Elle fait jaillir les émotions, les interroge, les tord, les lisse, pour mieux en saisir les fragments infimes. Elle cherche à les rendre visibles. Serions-nous tous si fragiles ? Humanité aux pieds d'argile... Voilà ce que nous sommes... 

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    Tout est une question d'équilibre entre le mouvement de la glaise, et, ceux des papiers découpés, collés, étendus, séchés, décollés, recollés, pliés, dépliés... Impossible, ici, de ne pas renouer avec la théorie de Paul Klee, selon laquelle "l'art ne reproduit pas le visible, il rend visible" (cf. Théorie de l'Art moderne).

    Quand le soleil abat ses derniers rayons sur la rue de la Révolution, Roxane, plie ses affaires et referme son atelier, laissant le rêve au songe et le songe à la vie... 

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    Pour les curieux, Roxanne, expose ses sculptures du 5 au 27 août 2021 à la Maison des Arts du Barcarès : Place de la République (avec les aquarelles d'Oscar Palomino). Plus d'informations en cliquant ici !

     

     
  • Julien Friedler : dealer d'utopies

    Julien Friedler est un artiste, un être à part, qui relève de l’étonnement rizhomique (attention le rhizome n'est pas la racine selon Deleuze et Guattari). Nous sommes en 2021, au beau milieu d’une pandémie, Julien Friedler continue à créer des œuvres à les entremêler de concepts, à les émailler de grande(s) culture(s). Partout, on retrouve des traces de nos mythes, de nos littératures, de nos cultures traditionnelles...

    Il y laisse, à loisir, les signes de notre société. Qui prendra le dessus, est-ce la pulsion Amok (en ethnologie, cela désigne un comportement meurtrier) ou bien Kalinka (serait-ce une baie russe) ? Dans cet affrontement entre deux mondes, faut-il lire une confrontation entre la démesure guerrière et la quête d'une société apaisée ?

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    Julien Friedler - Le temple d'Amok (2014) - 88 x 61 cm

    Julien Friedler parle de l'effacement de la "Grande Culture". Cette culture qui nous lie de manière ferme les uns aux autres, à notre humanité, à notre histoire. Celle qui sous-tend l'unité de la société où nous vivons. Tout cela semble "balayer par un revers de main" nous dit Julien Friedler. Mais qu'est-ce qui a opéré ce changement ? 

    Les Fondamentaux 

    Où est donc passée cette "Grande Culture" ? Résidait-elle dans les monothéismes ? Dans le rapport que chaque individu entretenait avec un texte. "Un grand texte" porteur de valeurs autant que de totems et de tabous ? Ces textes porteurs de reconnaissance, de lien (sens étymologique du mot religion - "religarer" ou "relier"). Relier les humains est-il encore possible après la "mort de dieu" ? Survivre à Darwin, à Nietzsche au XXème siècle est-ce encore possible ? Sans doute, est-ce pour cela que Julien Friedler a peint son auto-portrait dans sa toile intitulée l'aveugle. 

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    Julien Friedler - L'aveugle

    Sommes-nous tous aveugles ? Tant que nous baignons dans ce monde qui ne cesse de s'accélérer, nous laissant sans répit, nulle part sans nous cacher ? Tous produits du capital, tous soumis à ses règles strictes d'échanges sur le marché... Aveugles sans lien, perdus, dans l'accélération des choses, du système...

    Mais alors, pourquoi ne sommes-nous plus capables de cette prise de recul, de l'analyse conceptuelle, du consensus ? L’explosion de la sphère médiatique, la superposition des commentaires, l'enchevêtrement de l'instantané, nous entraîne dans un tourbillon, un vide, une dépersonnalisation... Qui sommes-nous dans un monde qui nous pousse à nous fragmenter davantage en répondant à des injonctions marketing diverses ?

    Nous sommes plus qu’une simple somme de nos fragments. C'est ce que semble nous crier au visage Les Fondamentaux de Julien Friedler. Pour sortir de cela, nous devons prendre le temps de nous arrêter, faire un pas de côté. Dans ce bref texte, Julien Friedler, nous entraîne dans les arcanes de la suspension de notre soumission aux injonctions contradictoires. Arrêtons-nous ! Prenons le temps de l'art. Au final, nous sommes faits de nos expériences, de nos amitiés sociales et sociables. Dans cet opuscule, tout est dit des arcanes expérientiels de la pensée à la fois artistique et globale de Julien Friedler.

     

    L’innocence 

    Dans un texte intitulé "Témoin du siècle", j'ai raconté ma rencontre avec Julien Friedler. Dans son atelier une installation "monument" : Les innocents. 

    Nulle innocence ici, chacun peut y lire l'histoire du XXème siècle, les camps, les chocs pétroliers, les guerres, les errances et au milieu une classe surréaliste de peluches. Tout peut prendre feu en une fraction de secondes... "Tout est inflammable" comme l'histoire, comme l'innocence semble nous dire Julien Friedler. Selon lui, ce sont bien les enfants le coeur de cette installation. Cette souffrance enfantine accumulée au fil des conflits, des constructions guerrières et barbares de notre modernité.

    En 2006, j'écrivais "Âme ouverte, âme offerte, nous allons et venons dans le jardin de nos blessures. Tendresse émouvante, poignante. Enfance écorchée sur les pavés. Caricature des batailles de boules de neige. Pourquoi faut-il que chaque note rime avec une balle perdue ? Un cri de guerre ? La tragédie de l’humanité s’inscrit dans le labyrinthe des innocents."

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    Quelle place pour un monde commun ? Est-ce encore possible à l'heure où le XXIème siècle génère un bug humain ? Comment l'humanité peut-elle faire sens ? De détail en détail, d’ombre en ombre, un assemblage de sensations se fait. Tout s’entremêle.

    En 2006, mais cela pourrait être aussi bien aujourd'hui, j'écrivais "Comment en sortir ? Jack Balance en guide. Nous sommes en quête de la lumière, de la vérité. Mais est-elle une ? Multiple ? Valse incertaine des choses, des petits bruits du quotidien. Les cris des enfants dans la cour de récréation. Le souffle d’un enfant endormi. Les piaillements des oiseaux au petit matin. La première brume. Les premières pluies du printemps. Une porte claque. Le sang se déploie. Tâche de couleur. Fuite de la vie. Un cœur s’arrête. Un monstre naît."

    Mais Julien Friedler l'avait bien compris par son écoute du monde, comme de ses patients (lorsqu'il était analyste et fondateur de La Moire), il faut qu’en ce début de XXI° siècle, une personne témoigne. Avec conviction, mais surtout que ses tripes, avec sa sensibilité, et, expose son vécu. Julien Friedler en créant les Innocents dresse une œuvre bouleversante qui voit le monde à travers sa lucidité, sa course à sa perte, sa course à la destruction de soi et des autres.

     

    Jack Balance & le Boz

    Jack Balance, un clown, un double de notre artiste. Un double qui s'autorise, qui détourne, contourne les règles, qui se joue avec ironie et cynisme de chaque situation. Depuis, Jack Balance sort de cage. Il va et vient dans le monde, dans les expositions. Il dit, il affirme, remet en cause les monothéismes, pose la question de la création.... De performance en performance, il nous étonne, il nous agace, il voyage vite, il contourne les règles de l'identité. Qui est-il ? Si ce n'est lui-même ? Est-il un visage dupliqué de l'artiste ? Une copie illimitée ?

     

    Il faut bien un clown pour expliquer un concept, une légende celle du Boz ou bien de Julien Friedler, on ne sait plus, les frontières se confondent. Nous sommes dans un univers qui serait un chiliogone (χιλιάγωνος). Mais sur quelle face sommes-nous quand nous interrogeons la figure de Jack Balance ? 

    Celle qui serait la clef de la compréhension du Boz ? Mais qu'est-ce que ce mot ? Un néologisme ? En népalais, je l'ai appris bien plus tard, le "boz" signifie "le poids sur les épaules". En hébreu, Boaz ou Booz, « en lui (est) la force », est un personnage du livre de Ruth. Mais c'est aussi le nom du commune en France ou d'une plante toxique (en Roumanie). Mais alors, le Boz ne serait-il pas simplement un phamarkon (tout à la fois remède, poison et bouc émissaire) ?

     

    Jack Balance speaks about BOZ from Spirit of Boz on Vimeo.

     

    Au coeur du Boz un monde, un univers, un questionnement créatif. Il faut trouver les bases de ce qui sera un monde en commun. Faut-il une nouvelle religion (fusse-t-elle pour les humains ou les robots) ? Faut-il faire oeuvre de résistance en interrogeant ce qui fait notre quotidien ?

    "C'est quoi au juste le Boz ?" Si vous posez cette question à Julien Friedler, il sourira, et, en quelques volutes de fumée de cigarettes, il extirpera de ses expériences passées l'idée d'un monde enchanté, né à partir d'un mythe. Un monde partagé d'enchanteurs qui prendront le temps. Le temps de s'interroger, de déplier leurs pensées. 

    Déplier c'est marquer un arrêt, une respiration. Regarder le ciel. Fuir ce monde de bruit, de fureur, apprendre à sortir de ce long et mouvant mouvement de stress (universel). Nous devisons sur des philosophes, des lignes de livre, de mots perdus, volés, retenus. C'est agréable. Serions-nous entrain de créer ? 

    Dans sa démarche, Julien Friedler met en place ce qu'il désigne sous le nom de Be Art : une tentative à transcender le champ de l’art de sorte à le projeter dans le champ social. À l’inverse du Pop Art qui rapatria des icônes populaires dans une enceinte privilégiée, le Be Art visera à investir des populations pour, de proche en proche, les transformer en un avatar de l’Artiste.

    Ici, la population comme telle sera donc productrice d’œuvres, moyennant les individus qui la composent. En l’occurrence, il suffira d’en être pour le devenir ; selon cet axiome, il y a en chacun de nous un artiste qui sommeille.

    Nuit du Boz

    Le 2 décembre 2006, Julien Friedler lançait la Nuit du Boz. Moment disruptif à une époque où les réseaux sociaux ne battaient pas encore leur plein. Affichage dans les rues de Bruxelles, en happening sauvage, la soirée s'annonçait...

     

    Nous ne sommes que des ombres dansantes, répondant à six questions fondamentales. Toujours les mêmes... Quel drôle de phénomène, Julien Friedler annonce que ce "tour du Boz" débute ainsi et se terminera en 2086. 80 ans du Boz, au-delà de notre finitude. Tout le monde s'amuse, se joue des musiques, des bulles de champagne, une douce ivresse poétique s'empare des danseurs d'une nuit sur fond de musiques électroniques. Projection de la vie qui passe ou allégorie contemporaine de la caverne ? Ici débute la Forêt des âmes. 

     

    La forêt des âmes 

    Du Togo à Santiago du Chili en passant par New-York, Milan, Rome, Paris, Londres Moscou, Katmandou, le Togo, Lhassa, Pékin la Forêt des âmes propose à chacun de s'arrêter.

    De prendre le temps d'une minute, à des jours entiers pour répondre à six questions fondamentales, toujours identiques... avec l'écart des traductions, mais ce sont toujours ces questions au coeur de nos sociétés. 

    Six questions invariables posées, à tous et à toutes, sans discrimination (mandant, marchand d'armes, tueurs, psychopathe, ouvrier, danseur... plombier.. qui que vous soyez vous pouvez répondre). Cette œuvre s’achèvera le 2 décembre 2086.

    Il s’agit donc d’une Vanité, au sens classique du terme, qui sera pérennisée par une “Forêt des âmes”. Une vanité, car a priori, son créateur n'en verra pas la fin. Seules seront visibles pendant ce temps, les traces de ce tour. Des images, des vidéos, des portraits de ceux qui remplissent le questionnaire. Ombres mouvantes d'une archéologie se faisant. 

    Six questions simples, six questions fondamentales à toutes les sociétés et civilisations :

    • Dieu existe-t-il ?
    • Comment caractériser cette époque ?
    • Comment voyez-vous l'avenir ?
    • Êtes-vous heureux ?
    • La sexualité est-elle importante ?
    • Qui suis-je ?

    Les réponses, plus de 70.000 questionnaires déjà et des réponses multiples, des dessins, des œuvres, des écrits. Les questionnaires, par la suite, sont mis dans des colonnes. Et les colonnes exposées de manière aléatoire dans le monde. Sans doute serviront-elles un jour de repères dans notre espace, elles seront un reflet, un miroir de notre humanité passée...

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    Boz & Spirit of Boz

    Impossible de clore un article sur Julien Friedler tant nous ne parvenons jamais à décrire toutes les faces du chiliogone. Chaque tentative de totalisation échoue, ou part de côté, pour explorer encore quelque chose que l'on n'a pas perçu, ou pas encore vu, ou pas encore compris. Pour comprendre son oeuvre il faut la métaboliser. Mais revenons au Boz, que serait-il si ce n'est un mouvement ?

    C'est, en quelque sort, un mouvement de chercheur d'art. Par sa démarche Julien Friedler ouvre la boîte de la création, de la libre expression. C'est en faisant ce constat qu'il a mis en place un projet concomitant à la Forêt des âmes : Give Up.

    Ce projet s'édifie autour d’un objet quelconque donné par quiconque. Basée sur l’association libre et le concept "d’objet transitionnel", cette œuvre sollicite l'imaginaire collectif. Des artistes se répondent, d'un pays à l'autre. Le premier exemple entre des artistes du Togo et des artistes de Belges, puis il y a eu les échanges entre le Népal et l'Indonésie, entre la France et la Chine...Et tout ceci continue...

    Julien Friedler Spirit of Boz from Spirit of Boz on Vimeo.

     

    Le Boz & son refuge ?

    Dans ces temps incertains, l'artiste a lui aussi besoin de recentrer son oeuvre, de l'exposer mais aussi d'avoir un lieu refuge. Un lieu d'où tout part et tout revient. Un lieu où l'art se donne à voir dans le calme et la précision du temps. 

    Un lieu (ressource) qui permette d'interroger le monde, ses turpitudes, ses errances et de rester au calme, loin du bruit et de la fureur. Une façon de pouvoir confronter le Boz aux regards des philosophes contemporains et de pousser la réflexion encore plus loin. De montrer l'art, de faire de l'art, de donner aux autres la possibilité de s'initier à ce monde si différent, si "bozien". 

     

     

    On ne sort jamais indemne d'une confrontation à l'oeuvre de Julien Friedler. Chaque oeuvre est une porte sur un monde, un devenir. Je ne cesse depuis notre première rencontre de m'interroger sur cette passerelle lancée entre les civilisations, à l'heure des nouvelles technologies, prendre le temps. C'est presque merveilleux, féérique. Il s'agit de donner à voir autrement, ou percevoir l'altérité simplement dans sa différence. En cela, Julien Friedler est un dealer d'utopies.