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Rebelle - Page 8

  • Et si on parlait de pornographie ?

    Quel drôle de mot "pornographie" ! Dès que nous l'entendons, nous prenons une mine particulière. Attention, nous allons entrer dans ce qui choque, ce qui est obscène. C'est exactement ce que souligne le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) Si nous regardons avec attention, ce mot apparaît au XIXème siècle. La pudeur ferait-elle nouvelle apparition ? 

    Il paraît que la pornographie se déclinairait en porno chic, porno soft, porno hard, porno féministe, porno gay, porno-réalité... Et tout un tas de catégories. Mais pourquoi ? À l'heure du Web 4.0, ce fameux web sémantique où les images pornographiques tournent en boucle, où certaines entrent dans cette grande catégorie du porno sans plus d'explication et sont censurées (je pense ici au tableau l'Origine du Monde de Courbet censuré sur Facebook, oeuvre réalisée en 1866), ne serait-il pas temps de se poser les bonnes questions ? Les mots perdent-ils leurs sens ? Ou bien les algorithmes auraient-ils eux aussi des biais cognitifs ? 

    Définir la Pornographie 

    Selon le dictionnaire historique de la langue française de Alain Rey, le mot "pornographe" est emprunt au grec tardif pronographos (πορνογράφος) qui signifie auteur d'écrits sur la prostitution, composé de - graphos (γράφος) - et de pornê (πορνο) "prostituée", qui dérive de prenênai "vendre des marchandises et des esclaves". 

    Et évidemment pour écrire l'histoire des esclaves (homme, comme femme), il fallait écrire sur leur chair, sur leur peau... c'est ce qui leur confèrait une valeur. C'est aussi ce qui les dinstinguait des autres individus. Impossible de se défaire des traces sur sa chair. 

    Le Pornographe est le titre d'une oeuvre de Restif de La Bretonne qui atteste en quelque sorte de l'usage du mot dans la langue française. Ce qui est amusant, c'est que le plus souvent nous oublions de citer la suite du titre. C'est pourtant bien dans cette suite que nous lisons la bonne définition du mot : "ou Idées d’un honnête homme sur un projet de règlement pour les prostituées, propre à prévenir les malheurs qu’occasionne le publicisme des femmes avec des notes historiques et justificatives". Le sens étymologique est donc bien conservé, il s'agit d'écrire sur la prostitution. Comme le note la Société Restif de la Bretonne "toutefois, les différentes utilisations de Rétif du mot « pornographe » que nous avons pu relever dans quelques-unes de ses œuvres renvoient toutes au projet de réforme pour les prostituées et non à l’auteur qui traite de la prostitution pour exciter ou parler des choses obscènes."

    Pornographie est un mot dérivé (qui apparaît en 1800). Dès son apparition, il perd son ancien sens didactique de "traité sur la prostitution" et se dit d'une représentation (écrits, photographies, dessins, etc.) de choses obscènes (1831, d'une peinture). Par extension, la pornographie designe la représentation directe et concrète de la sexualité, de manière délibérée, en littérature, dans les spectacles... 

     

    Le retour d'une pornographie vintage

    Il y a quelques mois, Benoît Franquelbame m'a demandé de répondre à ses interrogations sur ce retour à la "pornographie vintage". Il faisait notamment référence au film L'Amour est une fête de Cédric Anger (sorti le 19 septembre 2018). 

    Ma réponse est toujours aussi cinglante ce "retour à" correspond à un manque d'imagination. Cela revient à cette expression "c'était mieux avant". Cette expression va rechercher en arrière, en fantasmant un passé, en imaginant plus de liberté notamment pour le corps. Notons que c'est une forme d'économie de la pensée, il est plus facile de dire "c'était mieux avant" que de réfléchir collectivement à comment nous pourrions améliorer notre quotidien, à comprendre les failles de nos organisations. La pornographie (ou du moins la représentation de ce milieu) devient la valeur refuge d'une société qui ne cherche plus à se penser ou se panser. Reste l'image d'une fête sans fin, d'une jouissance permanente. 

     

    En dehors du vide de la pensée cela souligne une réflexion mise en avant par le philosophe Zygmunt Bauman dans le Présent liquide, il écrit "si la société de consommation tient à ne jamais se retrouver à court de consommateurs, l’anxiété en question — en violation flagrante des promesses explicites et véhémentes du marché — doit toutefois être constamment renforcée et stimulée. Les marchés de la consommation se nourrissent de l’anxiété des consommateurs potentiels qu’ils suscitent eux-mêmes et s’évertuent à intensifier." En d'autres termes dans notre société d'hyper consommation où les corps sont oubliés ou placés face à une recherche de perfection permanente, il ne reste que le fantasme de la jouissance permanente pour trouver son bonheur... Ce qui est une quête impossible, une sorte d'injonction contradictoire. 

     

    Pornographie & langage courant 

    Il y a les expressions courantes qui passent inaperçues du type "vas-y c'est chaud", "ça passe crème" et puis il y a les publicités devenues si cultes qu'elles sont détournées par le langage courant "Merci qui ?"  et puis il y a le simple usage du mot "porno" avec les expressions "pornfood" ou encore d'autres pornotypes de 69 à BBCBBW, MILF, POV, BJ, CFNM, MMF, SSBBW... Là je renvoie à l'excellente analyse de François Perea  intitulée "Les sites pornographiques par le menu : pornotypes linguistiques et procédés médiatiques"

    Comme le souligne Marie-Anne Paveau dans son article "les mots ne naissent pas porno, ils le deviennent", je ne suis pas une spécialiste du langage pornographique puisque je ne connais pas la définition des pornotypes listés ci-dessus. En revanche, je remarque une chose, c'est la séparation du mot porno-graphie... Garder "porno", c'est garder en tête la prostitution, la vente des corps. 

    Ce glissement volontaire ou non, montre à quel point notre imaginaire collectif est imprégné des images sur la chair. Il est évident que la part d'information "rationnelle" et "objective" que nous trouvions dans les anciennes publicités a entièrement disparu. J'avais écrit un article sur ce sujet en remarquant la publicité Aubade où l'on vend par le biais de fantasmes inconscients...

    Il me semble me souvenir qu'en 2014, une publicité pour le guide des restaurants au Canada, l'équivalent du Guide Michelin avait fait une campagne du type "Food Porn"... Franchissant ainsi une limite mal définie... jouant sur la notion de jouissance.

    La jouissance a priori n'appartient pas à la pornographie...mais bien à la chair... Un autre exemple peut se trouver dans la publicité "#SansLesMains" de Marc Dorcel (en 2015).

    Il n'est donc pas incompréhensible que l'iconographie de la jouissance envahisse l'espace public, la culture via des habitudes de langage... La guerre de l'attention étant déclarée, on dirait que certains font le pari de l'expérience de la jouissance inconsciente pour attirer l'attention de consommateurs et les inviter à une action d'achat ou de consommation... Le succès de l'expression "Merci qui ? Merci Jacky et Michel" tient de cela et du fait que c'est la nouvelle génération qui a eu accès à cette pornographie numérique très rapidement (car née avec les ordinateurs). 

     

    Pornographie & contrôle social  

    Touchons à ce qui fâche : le contrôle social. Toucher à cette notion, c'est piquer à l'exact endroit où nous refusons de regarder. Nous vivons en société, nous nous accomodons donc parfaitement nos comportements au groupe social dans lequel nous nous trouvons. Nous cherchons parfois à nous émanciper, puis nous revenons à la normale, c'est-à-dire au comportement normatif (ce qui ressemble à nos yeux à une habitude pas plus). La question du ressenti des émotions est donc primordial dans la compréhension du contrôle social.

    Regardons les nouveautés et questionnons un peu plus loin cet étrange rapport entre pornographie & contrôle social. 

    Four Chambers, un studio de production qui associe art et pornographie ? Il y a eu cette exposition Study in Scarlet organisée par Gallien Déjean (voir lien ici), qui pose la question de la représentation d'une pratique sexuelle -cette question est ancienne. Nous pourrions remonter largement plus loin que les années 1970 et nous amuser du sort du tableau L'origine du monde de Courbet (aujourd'hui censurée via Facebook). 

    Aujourd'hui nous entendons parler fréquemment de "porno". Le "porno" semble être complètement à part de la "pornographie". Cela signifierait-il qu'il est temps de distinguer ces deux mots, deux expressions ? 

    Regardons d'un peu plus près encore. Là nous prenons conscience que ces deux mots ne dénotent pas du tout la même chose. Il y a eu une sorte "d'empire pornographique" avec diffusion de son produit illicite. Les endroits étaient cachés à l'abris des regards, des "bonnes moeurs", aujourd'hui ce sont des lieux touristiques.

    Et puis le "porno" est arrivé, il est venu de toute part, il circule librement. Il est partout. Il existe sous de multiples formes. Il est un "pharmakon" (drôle de mot également sur lequel il faudrait revenir). À la fois un poison et un remède.

    Il est d'un côté un fantastique instrument de contrôle social (qui permet de contrôler, par exemple, les normes sexuelles et physiques) et en même temps, il est un terrain d'expérimentations (hors de toutes les limites sociétales, culturelles et structurelles). En même temps, le porno n'est qu'une infime partie de la pornographie... 

    C'est en partie ce que souligne l'analyse de Christophe Colera "La pornographie publique, entre liberté sexuelle et contrôle social. Le cas du « Salon de la Vidéo Hot » en région parisienne". En posant la question sous l'angle de la pratique artistique, il interroge les limites de notre compréhension de l'univers du "porno". Sommes-nous capables de l'ériger en art ?

    Comme le souligne Ruwen Ogien dans son ouvrage Penser la pornographie (PUF), la pornographie est bien plus complexe que le "porno". Elle est aussi beaucoup plus paradoxale. Elle n'est pas une matière, elle n'a pas de contours, c'est une zone, une ligne mouvante. Elle évolue au fil des siècles, se nourrit d'images, de pratiques, de recherches. Elle est une démarcation du sensible. Ainsi nous pourrions finir par nous demander si l'art n'est pas inévitablement pornographique ?

  • Fluidifions la démocratie

    Et si nous cherchions à changer nos systèmes ? À franchir la peur induite par nos habitudes mentales pour un "je ne sais quoi poétique et fluide" comme est la vie ? Dit comme cela, c'est un peu partir dans un au-delà, sans s'en donner les moyens car nos mots sont pris dans l'étreinte et la contrainte de l'histoire de notre culture. Alors ensemble, faisons un pas de côté. Devenons le flux de ces bulles de savon. Essayons d'être aussi légers, fluides, transformables, en mouvement que celles-ci. Selon notre échelle de temps, vous allez me dire qu'elles ont une durée de vie bien courte.  Qu'en savez-vous ? Devenez cette bulle, devenez un atome de celle-ci. Respirez et recommencez ce début de texte, puis enchaînez avec la suite. 

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    Faisons le pas de côté. Un pas c'est la distance nécessaire à l'interrogation, à la prise de réflexion, de recul. 

    Depuis quatre mois, la France est dans les rues. Elle se matérialise en jaune. Certains crient en affirmant en avoir assez de ne plus pouvoir circuler dans Paris, de ne plus poursuivre leur vie selon leurs désirs... dans leurs flux de consommation... 

    Je place ici ces arguments en écho à ce qui va suivre. Ils incarnent le "contre" des "gilets jaunes". Mais il ne s'agit pas d'être "pour" ou "contre". Ce clivage mental rend n'importe quelle population docile (et par conséquence médiocre certains diraient soumise).

    À l'heure où la France crie sa famine, le besoin d'un renouvèlement des idéaux, des systèmes politiques, certains affirment haut et fort qu'il faut réduire la démocratie.

    Le mouvement des "Gilets Jaunes" entraîne dans son sillage de multiples questions, défis. Ce n'est pas une nouveauté, j'ai suivi et je suis encore ce mouvement. Dès les premiers jours, j'ai été faire des photographies de l'intérieur. Et c'est là qu'il devient nécessaire d'appliquer ma théorie du "corps situé". Pourquoi ? Car une fois que l'on prend conscience de l'écart de traitement de l'information entre ce qui se déroule sur place, la variété de la foule, la diversité des profils et ce qui est montré ou surjoué, nous pouvons mesurer toute l'importance de ce qui se joue dans les rues depuis quatre mois. 

    Rien de neuf dans la manipulation de l'opinion publique depuis le formidable texte de Gustave Le Bon : psychologie des foules.  Évidemment il faut ensuite lire Propaganda, comment manipuler l'opnion en démocratie de Edward Bernays. Puis évidemment, n'oubliez pas Noam Chomsky, propagande, médias et démocratie.

    Une fois cela posé, la question n'est plus "pour" ou "contre" mais "avec" ou "sans".

    Être "avec" ne signifie pas soutenir ou défendre tous les propos qui se trouvent dans la foule devenue jaune. C'est parfaitement impossible. Mais être "avec" signifie se positionner, questionner son environnement formidable, c'est lever le voile du décor qui nous entoure. C'est faire ce travail débuté et suggéré par le Comité Invisible, à partir de 2007. C'est se rapprocher de la théorie de Théodor Adorno : « Parce que l’histoire, en tant que chose qui peut être construite, n’est pas le bien, mais l’horreur, la pensée véritable est d’abord négative. La pensée de l’émancipation ne procède pas de ce qu’elle vise l’idéal d’une société juste, mais qu’elle se sépare d’une société fausse. » 

    C'est prendre conscience que nous sommes dans une économie de marché qui a conduit à une économie de la pensée. C'est aussi voir que les "avec" doivent se confronter aux insultes (aux invectives, aux dénis, etc.) du clan des "sans". 

    C'est quoi le clan des "sans" le mouvement des "Gilets Jaunes" ? Ce clan est, lui aussi, protéiforme. Cependant toutes ces antennes (ou sous-groupes) se rejoignent dans l'idée de faire "sans" cette majorité française qui s'épuise au quotidien à courrir les jobs multiples, les fins de mois difficile, les barrières sociales rencontrées. Ils continuent à proclamer que nous sommes en République et qu'elle est méritocratique. Pour ceux, qui auraient encore envie de croire à la méritocratie, je glisse la vidéo de la philosophe Chantal Jaquet pour comprendre l'illusion de la méritocratie. 

    Donc dans le clan des "Sans", il faut maintenir l'ordre existant, ce quel qu'en soit le prix. Souvenons-nous de la petite phrase de Luc Ferry, en janvier 2019, où il appelait à l'usage par les policiers de tir à balles rélles sur les manifestants. Avant elle, en décembre 2018, Pascal Bruckner catégorisait les Gilets Jaunes "la motié ont des antécédents judiciaires". Si nous traduisons son sous-entendu s'ils ont de tels antécédents alors nous pourrions bien faire sans eux, notre société serait bien meilleure... En janvier 2019, Pascal Bruckner affirme la tyranie de ce mouvement. Ici je n'ai pas besoin de souligner que jamais, il ne pose la question de la tyranie économique qui pousse la population dans la rue.

    Une lecture qu'il faudrait imposer à ces "intellectuels du marché" c'est le livre de Juan Branco, Crépuscule : "Le pays entre en des convulsions diverses où la haine et la vio- lence ont pris pied. Cette enquête sur les ressorts intimes du pouvoir macroniste, écrite en octobre 2018, vient donner raison à ces haines et violences que l’on s’est tant plus à déconsidérer. Impubliable institutionnellement, elle l’est du fait des liens de corruption, de népotisme et d’endogamie que l’on s’apprête à exposer.

    Tous les faits, pourtant, ont été enquêtés et vérifiés au détail près. Ils exposent un scandale démocratique majeur : la captation du pouvoir par une petite minorité, qui s’est ensuite assurée d’en redistribuer l’usufruit auprès des siens, en un détournement qui explique l’explosion de violence à laquelle nous avons assisté."

    Au moment où les Gilets Jaunes imaginent ou repropulsent l'idée du RIC, "faire sans" s'éclaire d'un sens nouveau. Dans une interview, du 25 mars 2019 dans le journal  belge L'Echo, Bernard-Henri Lévy décide de lutter contre les populisme en réduisant un peu plus la démocratie, il affirme "Quand cette population-là vote pour le pire, le racisme, l’antisémitisme, la haine, quand ils sont encore minoritaires, je pense qu’il faut leur dire : on ne tiendra pas compte de ce que vous dites», proclame-t-il. Le quotidien, certainement étonné de la réponse, se demande si la manœuvre est démocratique. Ce à quoi BHL réplique : «Si, c’est démocratique.»

    Un peu plus loin il assume pleinement son choix : « C’est ce qu’a fait Pierre Mendès France. Au moment de son investiture comme président du Conseil, il avait prévenu les communistes : "Vous pouvez voter, je ne comptabiliserai pas vos voix dans ma victoire". [...] On a parfaitement le droit de dire à une partie de l’électorat : "Ne perdez pas votre temps ; les voix de la haine, de l’antisémitisme, du racisme, ne seront pas entendues."»

    Nombreux sont les étudiants qui me posent des questions sur cette situation. Sommes-nous au début de quelque chose ? Nous sommes davantage en mouvement qu'au début de quelque chose. L'histoire de l'humanité est faite de ces milliers d'actions qui s'agrègent les unes aux autres pour parfois aboutir à des solutions radicales, ou à des changements brutaux. Il faut abandonner des repères construits autour d'une société fondée autour de la consommation de masse.

    La "fin" de cette transformation, nous ne pourrons la comprendre qu'après. Un peu comme une course, il faut franchir la ligne pour l'achever - pour dire "c'est fini, c'est fait". Aujourd'hui il faut franchir un seuil : celui de la transformation radicale de notre société et donc de cette économie. Pour l'instant, notre esprit doit accepter cette fragmentation de notre société. Il y a, comme le souligne le Comité Invisible, dans leur dernier ouvrage intitulé Maintenant à "accepter la fragmentation du monde et travailler à la liaison entre les fragments qui se détachent. Renoncer à la politique et ses vastes perspectives désertes au profit des possibilités révolutionnaires nées d’une élaboration de proche en proche. Repenser la révolution non plus comme processus constituant, mais comme patient processus de destitution. Admettre que le problème n’est pas de sortir de l’euro, mais bien de sortir de l’économie."

    Sortir de l'économie, c'est possible si et seulement si nous repensons nos modèles d'existence : en réseau, en fluidité. Une démocratie fluide, c'est rendre chaque individu responsable de lui-même au coeur d'un écosystème nouveau. C'est cela l'enjeu de la démocratie liquide accepter cette transformation et donner la parole aux individus pour faire émerger une nouveau système plus coopératif, plus vivant. 

  • Une conversation infinie

    Sollers-Savigneau-Une-conversation-infinie.jpgUn air d'automne, un vent léger, un piano chante, Paris se dessine en contour de lumières. Dansent les mots, chantent les révolutions secrètes. Assis à la table d'Hemingway, Josyane Savigneau et Philippe Sollers. Les notes s'estompent, se font plus lointaines. Entrons dans leurs échanges. Leur conversation se dé-mêle des bruits du monde. Nous sommes bien dans une conversation. Ce n'est pas un dialogue. Cette notion "d'échange" est importante ici. 

    Une fois à table, la symphonie prend forme entre le vouvoiement et le tutoiement incertain des âges. Une amitié des mots, des amours contrariées, interdites ou mystérieuses. Josyane Savigneau interroge Philippe Sollers ou bien l'inverse. Finalement ce ne sont pas les questions qui font la conversation. Elle est cette interaction permanente, entre deux respirations. Entre deux corps qui s'écoutent. Le bruit du monde en fond. Une distance dans l'art de la pensée. 

    Pourquoi sont-ils encore là ? Pourquoi ce livre ? Une invitation à penser, à voir plus loin, à déchirer l'usage du commun, du bête, du vulgaire, des pensées préfabriquées. 

    Pourquoi ce livre ensemble ? "Parce que nous sommes des camarades de combat”, répond Sollers. “Parce qu’on déteste le mensonge social. Ça suffit. Ce n’est même pas une question d’opinion ou de positionnement politique. Quelqu’un qui a bien identifié la façon dont la société l’empêcherait d’être libre, ça se fait très tôt, j’allais dire au berceau. Alors ceux-là, ou celles-là, s’ils tiennent bon sur leur désir, deviennent automatiquement des camarades de combat.”

    Une conversation en combat, une proposition infinie autour de thématiques comme l'amour, dieu, le diable, la fidélité, la vieillesse et la Chine. L'amour est "une fidélité inoxydable". Il y a presque une mélodie de Nietzsche “ce qu’on fait par amour s’accomplit toujours par-delà le bien et le mal”. Mais la clef de l'amour c'est sa gratuité et sa totalité.

    Sollers frappe (fort) dans sa réponse et ses affirmations. À l'heure des commentaires sans fin. À l'époque où tout le monde parle sans écouter, il répond avec la strcuture de celui qui a vécu dans le réel du monde et des livres, des lectures... avec des aspirations au-delà de la contingence. Il est un "athée sexuel complet". Il ne croit pas au sexe.

    Cette "non croyance" rend possible le détachement total du sexe et de l'amour. L'amour, la fidélité se tissent dans cet échange permanent à l'autre. La fidélité est "une constance intellectuelle". Par opposition l'infidélité devient "calcul, intéressement, la parte de la gartuité initiale". Spinoza n'est jamais loin. Il y a un désir, chez Sollers, qui est "une puissance de l'être". Un désir de l'humanité même. 

    À nu. L'homme n'est que singularités. Elles seules font les choses les plus profondes dans l'histoire. C'est sans doute cela le but de l'écrivain : leurs révélations. Cette conversation, c'est un parcours. Un cheminement d'une amitié qui n'en finit pas de questionner les "choses" de la vie. Nos étrangetés, nos incohérences mystiques, nos fragilités inhumaines, nos désirs créatifs.

    Le combat, toujours. Les bons mots. Les phrases en cordées. Ici les anecdotes n'ont pas leur place. Dans le chapitre consacré au Diable. Étonnement. Cette figure ne m'intéresse pas, ne me questionne pas, alors mon oeil écoute vos mots "Le Diable existe, pour les gens informés". "Le Diable est le comble de la frigidité et qu'il ne peut rien contre la beauté sauf l'assassiner s'il en a l'occasion. Ou la falsifier..." Cette idée de falsification ou d'assissinat de la beauté me questionne. Elle résonne. C'est un ressac d'urbanités où l'écume des trotinettes a achevé la métaphysique. 

    Du corps et de la Chine. Nous y sommes. Avons-nous pris le même train ? Dans le corps, nous jouons de nos incertitudes, c'est donc bien qu'un pilote doit le commander aurait dit Platon. Sollers répond "Je me sens plus jeune aujourd'hui qu'il y a cinquante ans. Il ajoute: Le corps doit être maîtrisé par l'esprit. J'en suis certain". Ceux qui ne connaissent pas la Chine ne peuvent pas comprendre. Elle est flux, continuité, permanence.

    Mouvement. Le rythme est celui de la souplesse des gestes calligraphiques. Entre les idéogrammes il y a l'interstice du ciel, de l'eau du monde. Un nuage d'imaginaire. Vous souvenez-vous du fabuleux texte de Marguerite Yourcenar comment Wang-Fô fut sauvé ?

    Cette conversation est un présent continu. Un geste entre deux cigarettes. Entre deux verres. Deux soirées. Deux lectures. Un point sur soi et le monde. Infinie par rebonds. Infinie... ouverte... lancée...